Entretien avec
Daniel TOUTAIN

Arts et Combats, numéro 28 - Avril 1996.
Cet entretien a été reproduit ici avec l'aimable autorisation de Monsieur Jean Paoli - Arts et Combats.
© Jean Paoli - Arts et Combats.

Introduction...
Article Daniel Toutain Entre deux séjours qu'il accompli à Iwama auprès de Saito Sensei, dans le dojo où le fondateur a muri son Art, Daniel Toutain 5eme dan Iwama Ryu, reçu de Saito Sensei nous fait part de ses réflexions, du regard qu'il porte aujourd'hui sur un art martial qu'il a choisi très tôt de pratiquer et de vivre au plus près de la voie tracée par Morihei Ueshiba.

Au sommaire...
1. Dans quelles circonstances avez-vous débuté l'Aïkido ?
2. Quels ont été vos premiers Maîtres ?
3. A quel moment avez-vous décidé d'aller au Japon ?
4. Quelles étaient vos motivations pour aller travailler avec Saito Sensei ?
5. D'autres experts vous ont-ils séduit ?
6. Quels souvenirs gardez-vous de votre arrivée à Iwama ?
7. Comment s'y déroule une journée de travail avec Saito Sensei ?
8. Est-ce que Saito Sensei a ouvert une nouvelle voie ?
9. La pratique des armes vous paraît-elle indissociable de l'Aïkido ?
10. Une polémique oppose certains disciples de Saito Sensei à l'enseignement en vigueur à l'Aïkikai. Quel est votre sentiment ?
11. L'Aïkido pratiqué aujourd'hui est t-il dans une phase évolutive ?
12. Quel message transmettez-vous à ceux qui pratiquent avec vous en France ?

Interview...
Nikkyo
Daniel Toutain - Assistant : Serge Maniey

1.Arts et Combats : Dans quelles circonstances avez-vous débuté l'Aïkido ? :
Daniel Toutain: J'étais encore adolescent, en 1968 quand j'ai débuté l'Aïkido. Je m'étais laissé convaincre par les explications d'un camarade de lycée qui curieusement ne pratiquait pas lui même. Cela a été suffisant pour que j'ai envie de me lancer dans cet Art apparemment magique. Les Arts Martiaux m'attiraient car j'étais plutôt de constitution fragile et manquais alors de confiance en moi. Je voulais devenir... fort, pour ne craindre personne ! De plus l'Aïkido semblait comporter une sorte de morale ou de philosophie qui me plaisait bien. Pourtant, mon premier contact avec le tatami s'est fait par l'intermédiaire du Judo. Un judoka, ami de mon père m'avait en effet conseillé commencer par le Judo pour mieux me préparer. C'était une idée assez répandue en ce temps là. Mais je n'ai pas étudié longtemps cette discipline pour laquelle je n'étais pas très doué et c'est dans l'Aïkido que je me suis immédiatement senti bien, lorsque j'ai pu suivre mes premiers cours peu de temps après.

2.A&C : Quels ont été vos premiers Maîtres et quelles relations entreteniez-vous avec eux ?
Daniel Toutain :: Je me suis d'abord inscrit dans un petit club du 16e arrondissement à Paris, parce que c'était près de chez moi. A l'époque le professeur était Gérard Porcher, passionné qui m'a vite donné le virus. Il était élève de Maître Masamichi Noro, alors représentant l'Aïkikaï en France. Devant mon engouement, il m'a tout de suite orienté chez Noro Sensei où j'ai fait mes vrais débuts en Juin 1968, dans le Dojo de la rue Constance. Le groupe des anciens était constitué par Virginet, Emeriau, Balta, Drapeau, Mechard, Becart... Je me souviens que l'année suivante, Maître Nakazono donnait des cours chez Maître Noro tous les mercredis soirs. Son travail était assez particulier et j'ai eu du mal à le comprendre, sans doute à cause de mon jeune âge car il avait une démarche très ésotérique. Maître Noro organisait souvent des stages pendant lesquels il invitait d'autres experts comme Tada Sensei ou Asai Sensei qui a d'ailleurs continué à venir pendant plusieurs années. II y avait une dynamique extraordinaire ! Aujourd'hui peu de pratiquants savent qui était Maître Noro et ce qu'il représentait en Europe. Son Aïkido était à la fois très physique et très esthétique. Tous ceux qui ont connu ses Nikkyo ou ses Shiho Nage s'en souviennent ! II avait une grande capacité d'adaptation et était très créatif. Le temps que j'ai passé dans le Dojo de la rue Constance a été assez court car j'ai dû partir faire mon service militaire. A mon retour, le Dojo avait été déménagé et la plupart des anciens étaient partis. C'est surtout à partir de cette période que j'ai pratiqué intensément et, plus tard, Noro Sensei m'a pris comme principal assistant, je me suis séparé de lui en 1978, juste avant qu'il n'envisage de créer une voie s'éloignant du Budo. Mes relations avec Maître Noro étaient celles de Maître à disciple avec tout ce que cela comporte. Je lui servais de partenaire, assurais des cours et m'occupais de choses diverses dans le Dojo. La formation qu'il m'a donnée m'a toujours été utile. Une autre étape importante pour moi a été ma rencontre avec Maître Nobuyoshi Tamura qui est un grand Sensei. A l'époque maître Tamura n'avait pas de Dojo, il enseignait à travers toute la France et toute l'Europe. Pour étudier avec lui, je n'ai pas hésité à le suivre quasiment partout pendant plusieurs années. Durant environ quatre ans j'ai pu être présent dans les stages mensuels qu'il destinait aux professeurs des différentes régions de France. Chacun de ces stages durait une semaine et cela m'a donné l'occasion d'être plus proche de lui. J'étais fasciné par la technique superbe de Tamura Sensei, sa personnalité attachante et ses grandes qualités de coeur. J'ai beaucoup de reconnaissance pour ce qu'il m'a appris.
3.A&C : A quel moment de votre parcours avez-vous décidé d'aller au Japon ?
Daniel Toutain: Après plus de vingt ans de pratique, j'avais des doutes sur mon Aïkido. Beaucoup de questions restaient sans réponses et j'étais arrivé à une sorte d'impasse. Un peu comme si toutes les choses auxquelles j'avais cru ne fonctionnaient pas vraiment. Plusieurs années auparavant, juste avant de rencontrer Tamura Sensei, j'avais découvert Maître Saito à travers ses livres et les films qui complétaient ses ouvrages. Je voulais aller étudier chez lui, au Japon, mais pour diverses raisons liées à ma vie personnelle, cela n'a pas été possible à ce moment là. Donc, pendant cette période de doute à laquelle je viens de faire allusion, je me suis replongé dans les livres de Maître Saito. J'avais un autre regard et j'y ai trouvé des choses qui m'avaient échappé jusque là. Mais les livres et les cassettes vidéos ayant leurs limites, je devais absolument rencontrer ce Maître historique. Apprenant qu'il venait en Italie, je m'y suis rendu et ça a été le choc ! Je m'attendais bien sûr à voir une "légende vivante", mais à l'occasion de ce stage j'ai totalement redécouvert l'Aïkido ! C'était en 1992 et j'ai aussitôt décidé d'aller étudier à Iwama. Bien sûr, il fallait l'accord du Maître et je lui ai été présenté par Paolo Corallini, un de ses plus fidèles disciples et rare Occidental à avoir reçu directement le 6e dan de Saito Sensei. Quelques mois plus tard, j'étais enfin au Japon, Uchi Deshi dans le fameux Dojo d'Iwama.
4.A&C : Vous avez décidé de travailler avec Saito Sensei, quelles étaient vos motivations ?
Daniel Toutain : Dès ce premier contact en Italie, j'ai voulu devenir son élève. J'ai immédiatement perçu la richesse de son enseignement. L'empreinte qu' O'Sensei a laissée sur lui est si évidente que je ne pouvais faire d'autre choix. Tout cela s'est amplement confirmé par la suite au japon. Saito senseï m'apporte en réalité ce que j'ai toujours recherché dans l'Aïkido. Il enseigne un Aïkido clair, concret et logique. L'Aïkido qu'il pratique est pur, efficace, et correspond à un véritable art martial. II insiste d'ailleurs beaucoup sur le fait que Maître Ueshiba, le fondateur, était très respecté dans le monde des arts martiaux, que son art est un Budo et non une danse... A Iwama, il nous raconte beaucoup d'anecdotes à ce sujet. Notamment qu' O'Sensei, à l'occasion d'une démonstration devant un public d'experts, exécuta un simple pivot sur une attaque puissante en tsuki. Seuls les spectateurs les plus avancés furent capables de détecter ce que le fondateur venait de réaliser et quel niveau il avait atteint. Car à partir de ce déplacement il pouvait contrôler son attaquant, quelle que soit la réaction de ce dernier : il avait la possibilité de le projeter vers l'avant si celui-ci essayait d'avancer pour le frapper à nouveau et idem vers l'arrière s'il reculait. En réalité, son niveau était le résultat de plus de 60 ans d'une pratique solide des techniques de base sans cesse répétées. Le Maître rappelait sans arrêt à ses disciples que c'était l'entraînement par lequel il fallait inévitablement passer. Dans ce travail de base, le partenaire doit saisir solidement et sans complaisance. C'est seulement en se plaçant dans cette situation réaliste que l'on prend conscience de l'importance de chaque détail technique pour obtenir l'harmonisation avec le partenaire. D'où la nécessité d'exécuter les techniques avec une très grande précision. Maître Saito est intransigeant là-dessus, fidèle à l'héritage qu'il a reçu. Voilà ce qu'il nous répète souvent : "Si vous pratiquez correctement les techniques du fondateur, vous n'aurez jamais de problèmes dans votre pratique et vous pourrez vous imprégner des vrais principes de l'Aïkido dans votre vie quotidienne". La voie est donc toute tracée, il n'y a qu'à la suivre. Stanley Pranin a condensé dans son livre, les Maîtres de "l'Aïkido", plusieurs interviews des disciples d'avant-guerre de Ueshiba Sensei. Shirata Sensei y dévoile que le fondateur atteignit son plus haut niveau et sa pleine maturité à Iwama. C'est là que Maître Saito a étudié pendant plus de vingt quatre ans avec O'Sensei, son unique professeur. Il a été le témoin privilégié de cette période clé de l'élaboration de l'Aïkido. Shirata Sensei indique même que Saito Sensei s'est entraîné comme personne et a participé à l'achèvement de l'Aïkido défini par Maître Ueshiba. II ajoute que ses techniques sont précises et ne laissent aucune ouverture. Je peux vous confirmer qu'on le vérifie très vite quand on est son partenaire ! Lorsque Maître Saito explique une technique, il n'est pas rare qu'il en fasse l'historique. C'est incroyable ! II peut démontrer comment et pourquoi O'Sensei a choisi d'adopter telle ou telle manière d'exécuter "Tai no henko" ou "Shiho nage" par exemple. Ses connaissances sont infinies et ont été acquises à la source. C'est un professeur incomparable. Pendant les cours d'armes, je l'ai vu à différentes occasions prendre un débutant à part pour lui enseigner les suburi. Saito Sensei est d'une grande gentillesse mais il est aussi réputé pour sa sévérité : il ne laisse rien passer. Il n'a pas pour habitude de montrer une technique et de laisser ensuite les élèves pratiquer jusqu'à ce qu'ils trouvent seuls le geste juste par je ne sais quel miracle. Dès qu'un étudiant commet une erreur, il l'arrête et le corrige. Son fameux "Damé !" (mauvais ! zéro !) rappelle vite à l'ordre si un mouvement est mal fait. Et croyez-moi, personne ne risque d'oublier les corrections qu'il apporte ! Maître Saito parle constamment d'O'Sensei dans ses cours. Parfois, à l'occasion d'un repas, il évoque des moments de sa vie auprès de Maître Ueshiba. Il en parle toujours avec beaucoup d'émotion et cette émotion nous gagne. Je crois que Ueshiba Sensei était tout pour lui. Plus d'un quart de siècle après sa disparition, il fait encore preuve d'une dévotion et d'une fidélité exemplaires envers son Maître. Je l'admire beaucoup et lui suis très attaché, non seulement pour ce qu'il est, mais pour tout ce qu'il fait.
5.A&C : D'autres experts vous ont-ils séduit ?
Daniel Toutain : Tous les experts que j'ai pu connaître ont de grandes qualités et sont d'excellents professeurs. Mais Saito Sensei est celui qui m'impressionne et m'inspire le plus. Je suis également subjugué par Hitohiro Saito Sensei, son fils et futur successeur. Une puissance et une précision extraordinaires ! : II connaît énormément de choses et a une forte personnalité qui communique beaucoup d'enthousiasme. Ses cours et ses stages sont très appréciés. J'ai été très heureux qu'il accepte de venir à Rennes l'année dernière pour diriger un stage international et il est prévu qu'il revienne en 1997
6.A&C : Quels souvenirs gardez-vous de votre arrivée à Iwama ?
Daniel Toutain : Lors de mon premier séjour à Iwama, j'ai pu assister au "Taisai ", cérémonie célébrée pour l'anniversaire de la mort d'O'Sensei, en Avril. J'étais très impressionné d'arriver dans ce lieu mythique que j'avais vu maintes fois dans de vieux films ou sur des photos. J'étais très ému lorsque je suis entré dans le Dojo du fondateur, là-même où il a décidé d'appeler son art "Aïkido". C'était comme dans un rêve ! Ce Dojo a vraiment une âme et dégage quelque chose de très fort, d'inexplicable. Tous ceux qui y sont allés ont eu cette même sensation. C'est dans ce lieu qu'O'Sensei a passé les trente dernières années de sa vie. Ses livres sont rangés dans une des pièces attenantes, sa chambre est toujours là et tout, absolument tout, rappelle sa présence. Ce lieu m'est devenu familier et compte énormément pour moi. J'éprouve toujours autant de joie lorsque j'y retourne et le même pincement au cœur lorsque je le quitte. J'y ai aussi beaucoup d'amis maintenant. Je me souviendrai toujours de ce que Maître Saito m'a dit un jour : "Ce Dojo n'est pas mon Dojo, c'est celui du fondateur. Alors je me dois d'y enseigner exactement ce que le fondateur y enseignait." Quelle leçon !
Jo Mochi Nage
Daniel Toutain - Assistant : Philippe Caron

7.A&C : Vous retournez régulièrement à Iwama. Comment s'y déroule une journée de travail avec Saito Sensei ?
Daniel Toutain : Depuis que je travaille avec Saito Sensei, j'effectue régulièrement deux séjours par an à Iwama en tant qu'Uchi Deshi. Globalement, l'organisation des journées suit le rythme des saisons. Pendant les beaux jours, par exemple, la journée débute dès 5h30 pour accomplir plusieurs tâches, comme nettoyer le Dojo ou entretenir l'espace devant l'Aïki Jinja et le petit bois qui l'entoure L'Aïki Jinja est le sanctuaire que Maître Ueshiba a dédié à l'Aïkido. Le premier cours est prévu à 6h30, mais il faut être prêt bien avant. Ce cours du matin est réservé à la pratique des armes qui se fait toujours en plein air, comme du temps d'O'Sensei. S'il pleut, Saito Sensei nous enseigne le Taïjutsu avec les techniques contre Ken, Jo ou Tanto dans le Dojo. Une fois la leçon terminée et après que Saito Sensei ait quitté les lieux, il y a un temps consacré à l'entraînement libre. L'enseignement de Maître Saito étant très dense, ce complément est nécessaire pour assimiler et intégrer les techniques. Ensuite, c'est l'heure du petit déjeuner, un moment très convivial. A Iwama, des liens très forts se créent entre les pratiquants. Dans la journée, il est possible de se perfectionner dans le Dojo pour le Taijutsu ou dehors pour les armes. C'est le moment choisi pour faire du "Tanren Uchi", c'est-à-dire de la frappe avec un Ken sur un pneu spécialement aménagé, (un exercice qui permet de développer la force de saisie et comprendre la réalité du Ken). Un autre exercice, le "Tanren Tsuki" consiste à "piquer" avec un Jo dans le tronc d'un arbre mort et déjà bien creusé par les coups répétés. Les tâches de la vie quotidienne, comme le ménage et la cuisine, sont à accomplir par tous puisque le groupe d'étudiants vit en communauté. Parfois, Saito Sensei improvise un cours supplémentaire et c'est pour nous un immense cadeau car il y donne souvent un enseignement particulier. Chacun doit donc rester disponible et vigilant en permanence, ce qui fait partie de l'éducation du Budo. Contrairement à ce que l'on pense, il y a peu de Dojo traditionnels qui accueillent des Uchi Deshi au Japon. Le Dojo d'Iwama est donc un de ces rares lieux privilégiés où il est encore possible de vivre une telle expérience. Maître Ueshiba était très strict, Maître Saito l'est également et, grâce à cette rigueur, nous transmet un savoir d'une valeur infinie. Je m'efforce de préserver cet état d'esprit dans mon Dojo à Rennes. Pour continuer avec l'emploi du temps à Iwama, la journée se termine par un cours de Taijutsu, toujours assuré à 19h00. En général nous sommes dans le Dojo entre une demi-heure et une heure plus tôt. Ce cours est suivi, comme le matin, d'un entraînement libre et là aussi, le Dojo est systématiquement nettoyé avant et après chaque séance. Vient ensuite le dîner et aux environs de 22h00 chacun est ravi d'aller rejoindre son futon pour un repos bien mérité. Saito Sensei partage parfois nos repas. Ces moments sont très attendus car ils nous donnent l'occasion de lui poser des questions pour en apprendre encore davantage sur l'Aïkido. A certains moments de l'année, le Dojo accueille d'autres étudiants et il y plus de cours. A plusieurs reprises j'ai pu profiter de la sorte, de sessions comportant quatre ou cinq heures de cours par jour. Les entraînements sont toujours d'une très grande intensité et donnent l'occasion de se perfectionner avec des partenaires hors pair tels que les Sempaï japonais haut gradés, les résidents permanents et les professeurs venus du monde entier. En tout cas, les journées sont toujours bien remplies à Iwama !
8.A&C : Est-ce que selon vous Saito Sensei a ouvert une nouvelle voie ?
Daniel Toutain : Non seulement Saito Sensei ne le revendique pas, mais il affirme le contraire. L'Aïkido qu'il enseigne ne correspond pas à une voie ou à un style personnel. Son travail est la réplique fidèle de l'art du fondateur. Dans le Dojo d'Iwama, des photos sont affichées sur le mur du fond. Elles montrent O'Sensei exécutant les techniques Ikkyo, Irimi nage, Shiro nage, Kote Gaeshi... A côté de chacune d'entre elles est exposée une autre photo où l'on peut voir Saito Sensei démontrer les mêmes techniques. II n'a rien changé : mêmes points fondamentaux, mêmes placements, mêmes attitudes ! C'est la raison pour laquelle Saito Sensei parle "d'Iwama Ryu" et non de "Saito Ryu" lorsqu'il présente l'Aïkido pratiqué à Iwama. II s'agit pour lui de préserver l'Aïkido authentique du fondateur et non de créer un style. Saito Sensei a été formé par Maître Ueshiba selon l'enseignement traditionnel, c'est à dire de personne à personne, surtout en ce qui concerne les armes. Il nous explique souvent que pour réussir à instruire correctement un groupe de plusieurs élèves à la fois, il a été amené à décomposer et codifier cet enseignement. En effet, Maître Saito sait rendre l'apprentissage de l'Aïkido très accessible et c'est plutôt en cela qu'il apporte sa note personnelle.
9.A&C : La pratique des armes vous paraît-elle indissociable de l'Aïkido ?
Daniel Toutain : J'entends souvent dire et je lis dans des magazines que finalement la pratique des armes n'est pas indispensable. Je m'étonne encore que des pratiquants sérieux puissent tenir un tel langage, alors que dans tous les films, O'Sensei apparaît avec un Ken ou un Jo ! En réalité, il n'y a pas l'Aïkido d'un côté et les armes de l'autre. Le Ken et le Jo sont l'Aïkido, tout comme le Taijutsu est l'Aïkido. Chacun de ces éléments constitue l'Aïkido et Maître Saito n'a de cesse de répéter que lorsque l'on pratique le Taijutsu il faut penser Buki waza et vice versa. Il m'a dit un jour : "Pratique les Suburi chaque jour et ton Taijutsu progressera". C'est on ne peut plus clair ! J'applique son conseil et je comprends mieux chaque jour. Penser "sabre" dans les techniques à mains nues, ce n'est pas seulement imaginer que les mains remplacent le sabre. C'est une sensation et un positionnement de chaque partie du corps. Et comment le savoir si l'on ne pratique pas le Ken ! Cependant, étudier le sabre d'une école quelconque, aussi réputée et respectable soit-elle, est une bonne chose en soi, mais n'a aucun rapport avec l'étude du Ken de l'Aïkido. Il en est de même avec le Jo. En Aïkido, l'étude des armes donne le moyen de comprendre le placement juste par rapport au partenaire. Toutes les techniques d'armes peuvent, à tout moment de l'enchaînement, se transformer en techniques d'immobilisation ou de projection, c'est à dire en Taijutsu. La pratique des armes enseigne également l'attitude correcte contre plusieurs adversaires, ce qui est bien une spécificité de l'Aïkido. De plus, l'entraînement avec les armes permet d'apprendre à saisir correctement et développe le Kokyu. Et sans Kokyu, l'Aïkido ne représente que des gestes sans efficacité. D'un point de vue historique est-il encore nécessaire de rappeler qu'O'Sensei a mis au point sa conception de la pratique des armes à Iwama ? Ceux qui ont pu étudier les armes avec lui à cette époque sont rares. Seul Maître Saito l'a accompagné jusqu'au bout dans cette recherche. C'est peut-être ce qui explique que cette question à propos des armes se pose encore.
10.A&C : Une polémique oppose certains disciples de Saito Sensei à l'enseignement en vigueur à l'Aïkikai. Quel est votre sentiment à ce propos ?
Daniel Toutain : Tout d'abord je voudrais rappeler que Saito Sensei fait partie de l'organisation Aïkikai, qu'il en est même un des Maîtres les plus éminents, un des plus anciens et un des plus gradés. En Aïkido, personne ne l'ignore, il existe plusieurs courants : Il y a l'école de Tomiki Sensei, de Tohei Sensei, de Shioda Sensei et l'Aïkikai qui est représenté par le Doshu, Kishomaru Ueshiba Sensei. En tant que gardien du Dojo d'O'Sensei, Maître Saito peut être considéré comme le dépositaire de l'Aïkido du fondateur à Iwama comme cela a déjà été expliqué. Tous ces Sensei ont été les disciples directs de Maître Morihei Ueshïba et de toute évidence ont été marqués par la période durant laquelle ils l'ont côtoyé. Chacun mérite notre plus grand respect et quiconque se permettrait de porter une critique à leur encontre faillirait aux règles les plus élémentaires du Budo. Je suppose donc que Saito Sensei serait fâché s'il apprenait qu'un de ses élèves ne respecte pas ce code. En ce qui me concerne, je tente d'être un bon professeur et je reste surtout un élève assidu qui a énormément à apprendre, je désire sincèrement avoir de bonnes relations avec tous les pratiquants et je crois pouvoir affirmer que ce sentiment est partagé par la majorité de mes camarades d'Iwama.
11.A&C : L'Aïkido pratiqué aujourd'hui vous semble t-il dans une phase évolutive ?
Daniel Toutain : Il est indéniable que l'Aïkido est dans une phase de changement. Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais je me demande si une perte de référence ou de repères ne risque pas d'accélérer cette tendance dans les années à venir. On verra apparaître alors des interprétations plus ou moins bonnes de l'Aïkido et je le crains, de plus en plus farfelues. Pourtant le fondateur nous a légué l'esprit de son art à travers les techniques qu'il a mis toute sa vie à peaufiner. C'est la raison pour laquelle nous devons préserver ces techniques intactes. Sinon, en perdant la forme, nous perdrons le fond. Il est souvent dit que l'Aïkido est au-delà de la forme et c'est sans doute vrai. Mais seul celui qui maîtrise parfaitement la forme juste peut affirmer cela. Malheureusement, la plupart du temps, on peut constater que cette façon de penser masque pour certains une incompétence technique et sert de prétexte à vouloir soi-disant faire évoluer l'Aïkido. Si la forme n'était pas aussi importante, j'imagine que Maître Ueshiba se serait contenté de faire des conférences ! Qui peut prétendre aujourd'hui faire mieux que le fondateur au point de vouloir modifier ce qu'il a créé ? Si tel était le cas il serait plus convenable de changer le nom de cette nouvelle pratique. Considérer qu'il est nécessaire d'adapter l'Aïkido au monde moderne est un discours que tiennent certains pratiquants. Bien avant de rencontrer Maître Saito, j'ai moi-même été tenté d'abonder dans ce sens. Je pense résolument le contraire maintenant. Je suis convaincu que l'Aïkido d'Ueshiba Sensei est, et restera profondément moderne car il renferme dans son essence même les principes fondamentaux qui lui feront traverser intact toutes les époques. Et ces principes sont contenus dans les techniques telles qu'elles ont été élaborées. Saito Sensei nous confie souvent que personne n'a encore atteint le niveau d'O'Sensei ! Plutôt que de prendre le problème à l'envers et chercher à faire évoluer l'Aïkido, je préfère chercher cette évolution en moi-même. Mais n'est-ce pas là le but de l'Aïkido ? C'est pour cette raison que j'ai fait le choix de remonter à la source par l'intermédiaire de Maître Saito
12.A&C : En tant qu'élève de Maître Saito, quel message transmettez-vous à ceux qui pratiquent avec vous en France ?
Daniel Toutain : Je m'efforce avant tout de transmettre scrupuleusement ce que m'enseigne Maître Saito en me conformant strictement à sa pédagogie. Le message est contenu dans la pratique. Pour moi l'Aïkido est comme un miroir. Il ne s'agit pas d'un miroir pour s'admirer, mais d'un miroir de soi qui permet de se remettre en question pour s'améliorer sans cesse. Seule une pratique intense et bien orientée peut révéler la véritable image que reflète ce miroir. J'encourage tous les pratiquants à rencontrer Maître Saito afin qu'ils se rendent compte de ce qu'il apporte et de ce qu'il représente. Ce Maître historique sera à Rennes en Novembre prochain et ce sera l'occasion de découvrir l'Aïkido de quelqu'un qui fête cette année ses cinquante ans de pratique, dont la moitié avec le fondateur.
Propos recueillis par Jean Paoli - Arts et Combats - Avril 1996.

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