O Sensei Morihei UESHIBA
Maître-fondateur de l'Aikido
Tiré de la version française
du Tome 1 de la nouvelle série de livres
Takemusu Aikido écrite par
Saito Sensei en collaboration avec
Stanley Pranin. (Traduction française :
Daniel Toutain et
Patrick Durand - Edition Budo Concept).
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Une barrière culturelle...
Il est difficile d'apprécier le caractère unique de l'aïkido moderne sans comprendre qui était Morihei Ueshiba, son extraordinaire fondateur. Cet innovateur représente un véritable défi pour les historiens, non seulement parce qu'il vécut à une époque très différente de la nôtre, mais aussi parce qu'il était un être hors du commun même en son temps et dans le contexte culturel qui fut le sien. Sa pensée ésotérique fut fortement influencée par les doctrines de la religion Omoto et reste tout juste compréhensible pour un Japonais d'aujourd'hui. Les adeptes non japonais d'aïkido souhaitant assimiler la philosophie du fondateur doivent faire face à un défi rendu encore plus grand par la formidable barrière de la langue. La démarche serait donc sans espoir si les techniques d'aïkido à elles seules ne donnaient à chacun la possibilité d'approcher la quintessence de cet art sans considération de langue ou de culture.
La famille du fondateur...
Celui qui allait devenir le fondateur de l'aïkido naquit
le 14 décembre 1883 dans la ville portuaire de Tanabe,
située dans l'actuelle préfecture de Wakayama. Son
père, un homme fortuné nommé
Yoroku Ueshiba, fut membre actif du conseil municipal pendant de
nombreuses années. Plusieurs anecdotes rapportent que Yoroku
possédait une grande force physique, ce qui amena certains
à imaginer qu'il était lui-même un pratiquant
chevronné d'arts martiaux.
Après avoir d'abord eu trois filles, Yoroku fut rempli de joie
à la naissance de son fils unique Morihei. Le jeune Morihei
étant un enfant maladif, son père se donna beaucoup de
mal pour l'aider à améliorer sa santé et
l'encouragea à fortifier son corps fragile. L'éducation
de Morihei se poursuivit jusqu'au lycée. A l'âge de
dix-sept ans, l'adolescent quitta le domicile familial pour ouvrir
une papeterie à Tokyo avec l'aide de riches parents. C'est
lors de ce bref passage à Tokyo qu'il reçut
officiellement son premier enseignement en arts martiaux, à
l'école de jujutsu Tengin Shinyo-ryu où il
pratiquait le soir.
L'engagement dans l'armée...
![]() Morihei Ueshiba alors à l'infanterie (1904) source: aikidojournal.com Durant son service militaire, Morihei eut aussi l'occasion de s'entraîner dans l'école Yagyu, probablement la branche Yagyu Shingan-ryu, près d'Osaka où il était stationné. Ce qu'il étudia exactement de cet art martial traditionnel reste sujet à spéculations. On sait toutefois que, même après avoir été libéré de ses obligations militaires en 1906, il se rendit de temps en temps de sa ville natale de Tanabe à la ville de Sakai où était situé le dojo du Yagyu-ryu. |
La colonisation à Hokkaïdo
Les années qui suivirent son retour à Tanabe,
alors qu'il cherchait à donner un nouveau sens à sa
vie, ne lui laissèrent aucun répit. Il s'essaya au
judo pendant quelque temps lorsque son père fit venir
un jeune instructeur du Kodokan pour la jeunesse locale. Cependant,
Morihei ne souhaitait pas se fixer définitivement à
Tanabe. A cette époque, le gouvernement japonais offrait des
aides pour encourager le peuplement de l'île
sous-développée de Hokkaïdo. Séduit par la
perspective d'une nouvelle aventure, Morihei organisa le
déplacement de cinquante-quatre familles dans cette île
en 1912. Finalement, le groupe s'installa dans une partie
reculée du nord de l'île qui allait devenir le village
de Shirataki.
Le quotidien des colons à Shirataki était spartiate. Il
était principalement consacré aux travaux agricoles et
forestiers ainsi qu'à la simple survie durant les rudes hivers
de l'île de Hokkaïdo. Morihei semblait s'épanouir
dans les conditions de vie difficiles de cette région
isolée. Il servit de guide à ses compatriotes de
Tanabe, aida de nouvelles familles à s'établir et
participa même un temps à la vie politique locale en
tant que conseiller territorial.
La rencontre avec Takeda Sensei

Sokaku Takeda
La rencontre avec Onisaburo Deguchi

Onisaburo Deguchi et Morihei Ueshiba
Yoroku était
déjà décédé lorsque son fils
arriva chez lui. Ebranlé par la mort de son père,
Morihei dut lutter pour surmonter cette perte. Dans les mois qui
suivirent ce décès, son comportement devint anormal et
inquiéta sa famille et ses amis. Quelques mois plus tard, ne
pouvant oublier sa rencontre avec Onisaburo Deguchi, il prit la
décision d'aller s'installer à Ayabe afin d'y trouver
la paix intérieure en menant une vie d'ascète,
là même où était basée la religion
Omoto.
Accompagné de sa femme Hatsu et de leur fille Matsuko
âgée de huit ans, Morihei Ueshiba commença une
nouvelle vie parmi les adeptes de cette religion. Il adopta avec
enthousiasme la vie simple des membres de la communauté et fit
rapidement partie du cercle des proches de Onisaburo. O. Deguchi fut
impressionné par les compétences martiales de Morihei
et l'encouragea à enseigner aux membres de la religion Omoto
intéressés. Morihei fut ainsi amené à
ouvrir à son domicile "l'école privée
Ueshiba", où il enseigna le Daito-ryu jujutsu.
En 1922,
Morihei reçut la visite de son professeur, Sokaku Takeda, qui
arriva avec sa famille et resta pendant près de six mois.
Onisaburo éprouva immédiatement de l'antipathie envers
l'excentrique et méfiant Takeda, ce qui plaça Morihei
dans une situation inconfortable vis-à-vis des deux hommes.
Sokaku Takeda, malgré un caractère peu compatible avec
celui des membres de la communauté, enseigna cependant
à nombre d'entre eux au domicile de M. Ueshiba. A la fin de
son séjour, il délivra à Morihei un
diplôme officiel d'enseignement.
L'aventure en Mongolie
Les projets de Onisaburo Deguchi pour accroître l'influence de la religion Omoto étaient nombreux et grandioses. L'un des plus extraordinaires et utopiques consistait à instaurer un état religieux en Mongolie. Accompagné par un petit groupe de proches, dont M. Ueshiba, Onisaburo partit pour le continent en février 1924. Pour atteindre son but, Onisaburo unit son sort à celui d'un militaire rebelle, un commandant en activité dans la région. Cette décision s'avéra malheureuse puisque ce commandant et le groupe de Japonais furent bientôt arrêtés par les autorités chinoises. Tous les membres du groupe de Onisaburo furent condamnés à mort et ne durent leur survie qu'à l'intervention miraculeuse du consulat japonais au dernier moment. Plusieurs photographies de O. Deguchi et de ses compagnons prises pendant leur captivité témoignent de leur pénible expérience.
Le retour au Japon
A son retour au Japon, Morihei se réinstalla à Ayabe. Il
comptait un certain nombre d'officiers de la Marine parmi ses
élèves en Daito-ryu, le plus éminent d'entre eux
étant l'amiral Seikyo Asano, lui aussi adepte de la religion
Omoto. La nouvelle que M. Ueshiba accomplissait des prouesses en arts
martiaux se répandit petit à petit. S. Asano fit des
éloges sur Morihei Ueshiba auprès de ses
collègues de la Marine et encouragea un autre amiral, Isamu Takeshita, à venir spécialement à Ayabe afin d'y
découvrir l'art martial de Morihei. L'amiral Takeshita fut
fortement impressionné et des dispositions furent
bientôt prises pour que Morihei puisse faire des
démonstrations et diriger des stages à Tokyo. Parmi les
protecteurs de M. Ueshiba se trouvait également Gombei Yamamoto, amiral en retraite, qui avait été premier
ministre du Japon à deux reprises.
Les liens qu'entretenait M. Ueshiba avec la religion Omoto s'avérèrent être
un handicap vis-à-vis de ses nombreux et éminents
soutiens, y compris vis-à-vis de l'amiral Takeshita.
Néanmoins, ses aptitudes exceptionnelles en jujutsu et son
charisme firent de lui un instructeur très
apprécié au sein de l'élite militaire et
politique de Tokyo, ce qui l'amena à se rendre dans la
capitale à plusieurs reprises entre 1925 et 1927. Finalement,
après avoir parlé de la situation avec Onisaburo, M. Ueshiba décida avec son accord de s'établir à
Tokyo avec sa famille dans le but d'y enseigner à plein temps.
L'établissement à Tokyo

Morihei Ueshiba à Tokyo
(Dojo Budorenshu)
En raison de ses nombreux contacts avec des officiers de
l'armée de terre et de la Marine, M. Ueshiba fut engagé
pour enseigner les arts martiaux dans différentes
académies militaires telles que l'école d'officier de
Toyama, "l'école d'espions" de Nakano,
l'école navale, etc. Mais en réalité,
l'enseignement fut souvent délégué à des
élèves avancés du Kobukan, les demandes
surchargeant l'emploi du temps de M. Ueshiba.
Durant une partie de
cette époque, Morihei Ueshiba s'employa à enseigner les
techniques du Daito-ryu Aïkijujutsu, ainsi qu'était
parfois appelé l'art martial de S. Takeda, et délivra
des diplômes rédigés sur rouleaux, portant le nom
de cette école. Cependant, ses relations avec l'exigeant
Takeda s'étaient détériorées et il prit
progressivement ses distances avec son ancien professeur. Morihei
semble ne plus avoir eu aucun contact direct avec S. Takeda
après le milieu des années trente environ, bien que les
techniques du Daito-ryu, sous une forme modifiée, aient
continué de constituer l'essentiel de son programme
d'enseignement. Pendant les années d'avant-guerre, le nom le
plus fréquemment utilisé pour désigner son art
martial fut celui d'Aïki-Budo.
Au cours de toute cette
période, M. Ueshiba conserva des liens étroits avec
Onisaburo et la religion Omoto. En fait, "l'Association pour la
promotion des arts martiaux", établie sous les auspices
de la religion Omoto à l'instigation de Onisaburo, avait
été créée dans le but de promouvoir
l'action de Morihei dans les arts martiaux. Des antennes de cette
école avaient été établies dans tout le
Japon et des stages d'entraînement étaient
organisés, d'ordinaire en parallèle avec les
réunions locales de la religion Omoto. Ce type d'organisation
prévalut de 1931 à la fin de 1935, date à
laquelle la religion Omoto fut brusquement interdite par le
gouvernement militaire japonais.
Le départ pour Iwama

Morihei Ueshiba dans son dojo d'Iwama
Assistant: Morihiro Saito
Ces
années passées à Iwama s'avérèrent
décisives pour le développement de l'aïkido
moderne. Libre comme jamais auparavant de continuer son étude
du budo avec toute la concentration requise, Morihei s'investit
totalement dans un entraînement intensif et dans la
prière afin de pouvoir perfectionner encore son art martial
dédié à la résolution pacifique des
conflits.
Lorsque la guerre prit fin, de nombreux Japonais
souffraient de pauvreté et consacraient la plupart de leur
temps à chercher de la nourriture pour survivre. A cette
époque, le fondateur avait peu d'élèves à
Iwama. Ses disciples d'avant-guerre s'étaient trouvés
dispersés dans tout le sud-est asiatique et nombre d'entre eux
n'avaient pas encore été rapatriés. Durant
l'été 1946, un jeune homme employé à la
Société Nationale japonaise des Chemins de Fer
s'inscrivit discrètement au dojo de Morihei Ueshiba. Morihiro
Saito, qui ne laissait paraître aucune aptitude
particulière, allait pourtant devenir l'un des plus proches
élèves du fondateur et, à bien des
égards, son successeur technique.
Le travail réalisé à Iwama

Morihei Ueshiba (à droite) s'entraînant
avec son élève Morihiro Saito
Vers le milieu des
années cinquante, Morihei Ueshiba se mit à quitter plus
souvent sa maison de campagne d'Iwama. Il allait passer quelques
jours à Tokyo pour revenir ensuite à Iwama, ou bien
rendait visite à des amis et à des élèves
d'Osaka et de Wakayama. Comme il recevait beaucoup d'invitations, il
était très difficile de prévoir où il se
trouverait d'un jour à l'autre, ou même de savoir quand
il s'arrêterait pour diriger un cours à
l'Aïkikaï de Tokyo, dans le quartier de Shinjuku. Beaucoup
d'élèves, qui commencèrent l'entraînement
après la guerre et eurent effectivement l'occasion de voir le
fondateur enseigner ou faire des démonstrations, furent
enthousiasmés par l'énergie et la beauté de ses
mouvements tout comme par son éthique des arts martiaux. M. Ueshiba était de nature optimiste et faisait souvent preuve de
bonne humeur lorsqu'il enseignait ou faisait des
démonstrations. Son côté contemplatif se
révélait à d'autres moments, plus
particulièrement lorsqu'il abordait le sens profond de
l'aïkido dans des cours ou lors d'enseignements informels.
Toujours spontané, le fondateur se mettait parfois en
colère s'il voyait des élèves pratiquer de
façon dangereuse ou faire preuve de manque de sérieux
dans l'entraînement. Ces différentes facettes de son
caractère ont laissé des souvenirs inoubliables
à tous ceux qui ont été en contact avec lui.
Les dernières années du fondateur

Morihei Ueshiba
source: aikidojournal.com
Le
fondateur de l'aïkido décéda d'un cancer du foie
le 26 avril 1969. Son fils, Kisshomaru Ueshiba, lui succéda
comme "second doshu" de l'aïkido.
L'Aïkikaï, qui prit après la guerre la suite de la
fondation Kobukaï de Morihei Ueshiba, jouit aujourd'hui d'une
position privilégiée au sein de l'aïkido mondial.
Plus de la moitié des organisations régionales et
nationales de l'aïkido restent affiliées à
l'Aïkikaï de Tokyo qui exerce à l'étranger le
rôle de Fédération internationale d'aïkido.
D'autre formes d'aïkido sont également pratiquées
aujourd'hui. L'Aïkido Yoshinkan, créé par Gozo Shioda, met l'accent sur le style puissant datant d'avant-guerre.
L'Aïkido Shinshin Toitsu, méthode de santé
créée par Koichi Tohei, comprend des techniques
d'aïkido axées sur le concept de ki. L'Aïkido Tomiki, mis au point par Kenji Tomiki, comporte une forme de
compétition. L'Aïkido Yoseikan, créé par
Minoru Mochizuki, constitue un ensemble de techniques où sont
mêlés des éléments d'aïkido, de judo,
de karaté et de kenjutsu.
Au moment où l'aïkido
atteint sa maturité, son avenir paraît assuré.
Tant au Japon qu'à l'étranger, bon nombre
d'instructeurs ont plus de trente ans d'expérience dans la
pratique et l'enseignement. Des centaines de livres ont
été publiés sur l'aïkido dans
différentes langues, et divers aspects de l'aïkido ont pu
être utilisés dans le cadre du maintien de l'ordre, de
la psychologie, des thérapies corporelles, ainsi que dans de
nombreux autres domaines.




